Matias Huart



Deutsch English Français

REGARDS SUR LES DESSINS-LIGNES DE MATIAS HUART ET SUR SIX GRAVURES DE DÜRER par Dieter Koepplin

Lors d’un séjour à Malte en 1990 alors qu’il dessinait ses impressions sur un carnet de croquis, Matias Huart est confronté à la question, une question qui sous-tend déjà certains de ses travaux antérieurs : comment une silhouette, une tête, ou juste une image peut elle naître d'une ligne continue, d’une ligne qui détient une souveraineté et une énergie propre?
Les lignes doivent rendre tout à la fois l’énergie vitale de la liberté et la souffrance du lien, incluant le paradoxe « complexité et clarté », comme le note Matias Huart en marge de son carnet ; elles pourraient, elles devraient même exploser, être constamment détournées de leur tracé prévisible, comme un système qu’un virus parvient à décomposer. Les lignes noires entrent en contact avec une superficie de couleur, elles peuvent se matérialiser : lignes jumelles qui s’embranchent, se chevauchent dans l’espace, qui s’entremêlent, se trament, se nouent ouvertes et denses à la fois ; enchevêtrement enragé mais toujours contrôlé, un semblant désordre, précis et énergique. Pas d’ornementale esthétique, rien de similaire aux courbures complaisantes de l’Art Nouveau. Un trait plutôt rebelle, expansif, disons même explosif et pourtant toujours condensé, maintenu dans l’unité d’une surface rectangulaire de bonnes dimensions.

parution1

Matias Huart a une vénération déjà ancienne pour six gravures sur bois de Dürer intitulées «Nœuds de Léonard de Vinci ». Dürer n’a pas signé ces gravures sur bois mais leur provenance est attestée. Dürer dessina à l’encre les doubles lignes formant des entrelacs en relief et les premières versions de ces gravures sur bois ont été faites sur du papier vénitien daté, ce qui confirme qu’elles ont été réalisées lors du séjour de Dürer à Venise en 1506. Les six dessins, légèrement différents les uns des autres, agrégats superposés de lignes formant des nouds d’une précision inouïe, amas de fils continus sans début et sans fin, avaient fasciné les contemporains par leur vitalité et leur abstraction osée. Elles ont fait une impression durable sur Matias Huart.

parution1

Le travail de Matias Huart n’est pas une recherche de l’harmonie ni de la perfection géométrique. Les lignes, soit parallèles, soit liens, ou chemins de labyrinthe suivent un élan. Elles tendent vers une dynamique circulaire, en pseudo spirale, en vrilles paradoxales et enroulements superposés. Dans un entrelacs serré certaines lignes se cabrent à contre courant comme rebelles, et d’autres entraînent le mouvement circulaire. On voit à l'œuvre des forces de la nature et des énergies psychiques. Mouvement perpétuel échappant aux étranglements des nœuds pour atteindre à une clarté, à un calme en tension, en suspension.

parution1

Il y a quelques années, alors qu’il était avant tout à ses performances musicales, Matias Huart disait lors de la « Soirée Magnétique » à la Kunsthalle de Bâle en mai 1980 : « La musique est pour moi naturellement magnétique, tout comme l’énergie qui me remplit. Je veux faire et exprimer ce qui doit être exprimé et non pas ce que qu’il me plairait d’exprimer. Je m’efforce d’atteindre un au-delà du domaine de l’expression purement personnelle, pour mettre en œuvre les ondes et les rythmes que tous les êtres portent en eux. » Ce souci de non subjectivité est remarquable, comme l’est aussi cette exigence de la « réalité » cette réalité que portent tous les hommes au plus profond de soi, quelque chose de permanent, dépassant les fluctuations des humeurs et des sentiments. Un réalisme se situant aux antipodes de la notion de « décoratif ».

parution1

Il s’agit en effet de se situer « au delà du niveau de l’expression purement personnelle ». Là où se joue en permanence le double phénomène du lien qui rattache et de l’expansion qui libère. Un phénomène que l’on rencontre bien entendu dans beaucoup d’œuvres d’art depuis l’antiquité et jusqu’à nos jours, puisqu’il s’agit de formes originelles, riches d’une substance universelle. Les entrelacs et les nœuds ont toujours exprimé cette caractéristique, comme dans les enluminures irlandaises du Moyen Âge ou des ouvres plus archaïques encore. Cela dépasse de loin le symbolique et l’ornement, ou alors il faudrait renommer ces concepts.

parution1

Mais personne ne décrit par exemple le travail de Matias Huart comme ornemental. Et comment désigner les   nœuds et entrelacs de Dürer, que représentent-ils, comment les comprendre formellement et esthétiquement, sûrement pas comme ornements décoratifs ; comment Matias Huart les a-t-il compris, lui qui, tout en les admirant, ne cherche pas à les imiter ?

Dieter Koepplin
Kunstmuseum, Bâle